Témoignage

Jean-Jacques

Elle s’appelait Josiane. Je ne l’ai appris que plus tard. Pour moi, elle était Vieille Peau, et dans mon souvenir, elle est restée Vieille Peau.

Il faut vous dire qu’elle avait au moins 40 ans, qu’elle était plus grande que moi, plus maigre que moi et ce n’était pas peu dire au moment de mon hospitalisation (je venais de perdre 18 kilos en moins d’un trimestre), et puis elle avait le tain malsain, un sourire décourageant, des airs de chien battu. Je suppose qu’on la gardait à la clinique pour faire apprécier toutes les autres infirmières.

 

Il devait être sept heures et demie. Elle est entrée dans la chambre à grand bruit en s’aidant du chariot métallique pour pousser la porte. Elle a allumé les néons crus du plafonnier, et j’ai été réveillé en sursaut. C’est ce qu’il ne me fallait pas, un sursaut, une douleur cinglante a brutalement irradié tout mon bas-ventre.- Debout là-dedans ! a éructé Josiane.


Je me suis péniblement assis sur le lit en me mordant les lèvres pour ne pas crier. Il faut vous dire que j’avais la coucougnette droite grosse comme une pastèque, non j’exagère, grosse comme un coing, au moins. J’ai eu un mal fou à laisser aller mes jambes nues sur le côté du lit médicalisé, trop haut pour que mes pieds atteignent le carrelage.

- Vous pouvez rester comme ça !
- Euh… Bonjour…, ai-je hasardé.


Sans me répondre, la Vieille Peau s’est approchée de moi avec une seringue à la main. Dans la veille, sans parler des prélèvements sanguins, on m’avait déjà fait onze piqûres. Je me suis dit que ça devenait une manie, alors va pour la douzième. - Regardez bien, je vous montre…


L’infirmière m’a présenté un tout petit flacon muni d’un opercule en caoutchouc dans lequel elle a prélevé un peu d’un liquide laiteux. - Voyez, quatre unités ! a-t-elle ajouté en me mettant la seringue sous le nez.


Elle a alors appuyé sur le piston, quelques gouttes ont pissé sur la compresse qui se trouvait sur le chariot dans un haricot en fer blanc. Puis elle a pris le haricot et l’a posé sans ménagement aucun sur mes cuisses. Le froid a provoqué une nouvelle lancée vers mon ventre.


- Il faut que vous appreniez. Vous faites comme moi. Quatre unités. Quatre graduations sur la seringue. Je n’osais toucher à rien. - Allez-y ! m’a intimé Josiane. - Euh… Mais…
- Vous allez faire ça tous les jours le restant de votre vie. Faut bien commencer. Allez-y ! - Le restant…? - Oui mon vieux, ad vitam æternam ! a grincé la Vieille Peau.


Je crois bien avoir étouffé comme un sanglot, je crois bien que mes yeux se sont embués de larmes. - Vous savez, ce n’est guère compliqué…


Elle a regardé ma barbe de trois jours d’un air réprobateur. - … et puis, ça ne prend pas plus de temps que pour se raser. C’est de ce jour-là que je suis barbu ! Il y a maintenant 34 ans que je porte une barbe courte. Je lui en ai voulu à la Vieille Peau.


Pardon Josiane. Je comprends aujourd’hui qu’on vous a fait jouer devant moi et sans doute devant bon nombre de jeunes diabétiques, le méchant rôle d’oiseau de mauvais augure. Mon médecin m’avait dit : « Dans trois semaines, il n’y paraîtra plus », avant de vous charger... des basses besognes. Comme presque toujours, comme toujours, ai-je appris depuis.

 

Je suis sûr que c’était un rôle de composition que vous avez interprété à la perfection, sans doute pour essayer de vous protéger et de vous préserver aussi.

 

C’est pour cela qu’aujourd’hui je vous admire, Josiane (je retire Vieille Peau), vous qui n’exercez vraisemblablement plus, vous et toutes vos consœurs, et que je vous aime. Toutes. Simplement. (Et je vous dis un grand merci. Ma barbe m’a valu, je reste modeste, un nombre incalculable de conquêtes.)

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